Philosophie · octobre 22, 2021

L’Art d’avoir toujours raison

Auteur: Arthur Schopenhauer
Date de publication: 1864
Nombre de pages: 44
Ma note: 5/5

La dialectique éristique

La dialectique éristique est l’art d’avoir toujours raison. La vérité objective d’une thèse et sa validité pour un auditoire sont deux choses distinctes. Pour faire valoir cette dernière, cela demande un effort intellectuel important bien que notre nature humaine nous pousse à vouloir imposer notre point de vue et à refuser la thèse de l’adversaire aussi juste soit-elle: c’est la vanité qui le pousse à s’enfoncer dans le bourbier de son raisonnement absurde tant qu’il le peut.

Cette vanité nous pousse à prolonger le débat jusqu’à ce qu’on trouve le contre-argument parfait qui fera sûrement succomber l’adversaire après coup. En effet, céder à l’argument de l’opposant, c’est faire aveu de faiblesse, ce qui est intolérable…

Arthur ne se veut pas contemporain de la dialectique aristotélicienne qui tente de réconcilier art du débat et recherche de la vérité objective (voir ses Topiques). Ici, il est question de ruse, de coup bas, de stratagèmes de la mauvaise foi pour gagner un débat à tout prix. Ce dernier n’a jamais eu pour but d’amener à la vérité mais bien de faire triompher les idées d’un camp sur celles d’un autre.

Vous allez dire: «ça vole pas très haut tout ça…» Et bien Arthur nous dit que parfois, lorsque notre affirmation est valide, s’évertuer à l’annoncer et à l’expliciter ne sera pas suffisant puisque l’adversaire pourrait bien être capable de la renverser instantanément par la ruse. C’est pourquoi il nous faut nous aussi connaître et utiliser ces stratagèmes pour contrer ces joutes d’esprit et faire triompher notre idée.

Ce manuel a donc pour but de nous apprendre à «connaître notre ennemi» pour le prendre à son propre jeu et à retrouver l’avantage.

La base de toute dialectique

Pour réfuter, il y a deux modes possibles :

  1. ad rem : on prouve que la thèse ne concorde pas avec la nature des choses. C’est une approche objective.
  2. ad hominem : on se focalise sur le subjectif qu’on attache à l’adversaire pour ensuite le discréditer.

Il y a aussi deux méthodes :

  1. La réfutation directe qui s’attaque aux fondements de la thèse et
  2. La réfutation indirecte qui s’attaque aux conclusions de la thèse

Cette dernière emploi deux stratagèmes:

  1. L’apagogie ou raisonnement par l’absurde: en gros, on suppose la thèse de l’adversaire vraie et on la compare à une autre thèse déjà validée. S’il y a contradiction, c’est que l’adversaire s’est forcément trompé.
  2. L’instance ou le contre-exemple : on se focalise sur les cas particuliers qui contredisent l’énoncé général pour prouver que l’adversaire se trompe.

Cela nous laisse donc avec un méli-mélo d’arguments qui rendent difficile le fait de tirer une conclusion objective en tant que spectateur. C’est pourquoi Arthur s’intéresse uniquement aux stratagèmes.

La doctrine des procédés dictés à l’homme par sa volonté naturelle d’avoir toujours raison.

Les 38 stratagèmes

1) L’exagération: on généralise à outrance l’affirmation adverse. Ainsi, quelque chose de général est facilement attaquable sous plusieurs angles.
2) la polysémie: on exploite les divers sens d’un propos pour se focaliser sur un autre.
3) La généralisation: on transforme ce qui est relatif en absolu pour ensuite s’y attaquer.
4) la parcimonie: on cache son jeu en masquant nos conclusions jusqu’à la fin.
5) On utilise la ou les croyances de l’adversaire pour les retourner contre lui.
6) La pétition de principe: on suppose ce qu’on doit prouver dans les prémisses énoncées. Par exemple, on prouve l’existence de Dieu par sa Révélation: sa parole révélée à l’homme prouve son existence.
7) Questionnement à outrance pour déstabiliser et confondre.
8) Mettre l’adversaire hors de lui: en colère, il va automatiquement perdre sa faculté de juger correctement.
9) On pose beaucoup de questions qui ne vont pas de le sens du débat et qui par leur caractère hors sujet confondent l’adversaire. On utilise ses réponses pour le perdre.
10) S’il ne répond pas oui quand il le devrait, on lui demande le contraire en feignant un intérêt pour son point de vue. Mis en confiance et jouant sur les contraires, il va se confondre et se tromper quand on lui représente les deux propositions.
11) Après un long débat, on rappelle nos conclusions qu’on pose comme des vérités établies.
12) Par des métaphores ou analogies qui nous sont favorables: Tu dis «clergé», je dis «prêtraille». Tu dis «dénomination», je dis «secte».
13) Utiliser une contre-argumentation évidente forçant l’adversaire à accepter notre affirmation première.
14) Avancer ses conclusions brusquement bien que votre adversaire refuse votre argumentaire ou vos prémisses. Cela marche à merveille sur les simples d’esprit et les timides.
15) On élude une proposition trop difficile à prouver en exploitant un argument juste mais bancal.
16) Pointer sans cesse de petites contradictions ou paradoxes dans l’argumentaire de votre adversaire.
17) On utilise un double-sens pour se défaire d’un contre-argument: utilisation d’un distinguo.
18) Couper court au débat qu’on est en train de perdre en le menant à d’autres conclusions pour éviter qu’il conclue: c’est le mutatio controversiae.
19) Généralisation absurde: on invoque la faillibilité de la connaissance humaine grâce à plusieurs exemples pour dévaloriser l’affirmation adverse.
20) On force l’adversaire à reconnaître notre conclusion s’il accepte au moins une de nos prémisses.
21) On répond à la bêtise par la bêtise ou au mensonge par le mensonge.
22) On met en doute le propos de l’adversaire avant que la suite logique de son argument nous fasse aller dans son sens.
23) On étend et exagère le propos de l’adversaire pour s’attaquer à ce qui dépasse la limite de l’acceptable.
24) On amène l’affirmation adverse à des conséquences montées de toute pièces: on utilise des syllogismes.
25) Contrer les généralisations de notre adversaire: A dit: «tous les ruminants ont des cornes» et B rétorque: «euh… Pas les chameaux!»
26) La rétorsion consiste à utiliser l’argumentaire de l’adversaire contre lui. A dit: «c’est un enfant donc un peu d’indulgence!» et B rétorque: «Justement! Il faut qu’il apprenne jeune!»
27) Si l’adversaire s’énerve, on insiste sur son énervement soudain.
28) On se sert de l’auditoire non-initié pour railler l’affirmation de l’adversaire qu’on aura dévalorisée. Il aura ensuite beaucoup de mal à le regagner. A dit: «Le premier acide aminé s’est formé à température très élevée dans la soupe prébiotique» sur quoi B rétorque: «À ces températures-là tout partirait en fumée!».
29) Créer une diversion osée juste avant de perdre un débat en ouvrant un autre sujet.
30) Utiliser des arguments d’autorité. Au passage, ça évite de trop réfléchir…
31) Faire l’ignorant face à votre adversaire que vous jugerez plus compétent que les autres. Cela marche bien que votre autorité dépasse la sienne.
32) On associe directement un propos à une catégorie préexistente fort dévalorisée. Très utilisée de nos jours: Par exemple, si je suis contre l’immigration, on me traitera de raciste, fasciste, xénophobe, etc. Le débat est clos!
33) Dissocier théorie et pratique: «en théorie pourquoi pas, mais certainement pas dans la pratique!»
34) Insister sur l’incompétence ou l’aveu de silence de l’adversaire lorsqu’il répond à côté ou par une autre question maladroitement.
35) On coupe l’arbre à la racine: on jète la suspicion sur l’adversaire après avoir indiqué une faille inavouable (pour lui) dans son raisonnement. «Tu te considères moniste ? Mais ta foi chrétienne ne va-t-elle pas à l’encontre de cette conception philosophique ?»
36) Opposer une logorrhée absurde et avide de sens propre à votre adversaire qui sera confus par votre impression d’érudition. On achève par une insulte à son intelligence.
37) Exploiter une preuve inadéquate avancée par votre adversaire pour réfuter toute la construction de son argumentaire. Il faut qu’il commette l’erreur par hasard et vite l’exploiter.
38) L’attaque ad personam: on met de côté le fond pour laisser place à des insultes blessantes et grossières.

Mon impression sur le livre

Ce livre est court et abordable malgré ce qu’on sait des philosophes allemands du 19ème. On y apprend beaucoup de choses sur la nature humaine et il est utile de connaître ces méthodes pour se prêter au jeu de l’analyse dans notre quotidien. Il est même indispensable je dirais pour comprendre la rhétorique de nos politiciens pour ne pas se laisser berner et garder une certaine indépendance d’esprit.

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